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Migration printannière

Aug 04 alkemy_the_game  

Source de vie pour la majorité des tribus nomades aurloks, les grands troupeaux d’aurochs m’ont toujours attiré par la puissance qu’ils dégagent. Aussi, j’ai été ravi quand Iyayki Ye, jeune louve des Herbes-au-vent, m’a invité à partager la vie de sa tribu quelques sélènes durant.
J’ai rejoint leur campement en yīkhal, au début Wetu, la saison des herbes tendres. Avec l’arrivée des beaux jours, les troupeaux d’aurochs gris remontaient des grasses prairies d’hiver d’Opaye Gadusi et commençaient leur migration vers le nord.

Il faut savoir que les aurochs se partagent en deux espèces. Les aurochs gris forment de larges hardes de plus de 50 têtes et traversent tout l’est et le nord d’Oblaye Itse, parcourant chaque cycle plus de 3000 makis (ce qu’on peut marcher en ¼ d’heure). Les aurochs bruns, beaucoup plus massifs, forment des troupeaux de 20 à 30 têtes et se déplacent du nord au sud d’Opaye Gadusi à Itse Pilaya.

Lorsque j’ai rejoint les Herbes-au-vent au sud de Mako Itsapo, ils pliaient leurs tentes pour suivre un troupeau de 42 têtes aux femelles gravides. Le moment était mal choisi pour me faire accueillir, encore moins pour les interroger sur la taille du troupeau. J’aidai du mieux que je le pouvais à la répartition des charges sur les bouraks, me tenant aussi loin que possible des leurs immenses cornes et regardait les chasseurs arrimer le tout avec rapidité et précision.
Les bêtes étaient chargées des poteaux, toiles et peaux, mais il restait encore nombre de sacs au sol. Chacun en prit un, deux ou trois, selon sa corpulence. Je ne pouvais faire moins qu’en prendre deux, en porter trois était hors de mes capacités. Les membres du clan auroch prirent les derniers, aucun n’en portait moins de cinq !
Le sachem Olakol Wicayesni dominait mal son impatience, la tribu devait parvenir aux herbes rouges, wakaga sa, avant le troupeau.

Une nouvelle marche commençait pour moi, mon maître y avait heureusement habitué mes membres.

Sous les encouragements du sachem, nous longeâmes les Atalvi Asila, les montagnes de feu, nous tenant loin des terres arides de l’est. Je remarquai que de nombreux troupeaux remontaient vers le nord dans la même direction que nous, eux non plus ne s’attardaient pas en Mako Itsapo.
Mes compagnons m’apprirent que les troupeaux se dépêchaient de rejoindre les riches herbes printanières de Mako Sungwapa pour que leurs femelles puissent y mettre bas. La présence de bandes affamées de coyotes en Mako Itsapo hâtait certainement aussi leur avancée…

Les étapes étaient longues, aussi nous fallut-il peu de jours pour apercevoir les collines rougeoyantes où nous pourrions établir le campement.
Chacun en connaissait l’emplacement, choisi des centaines de cycles auparavant par les ancêtres des Herbes-au-vent. Leur chaman racontait que longtemps auparavant, deux familles des Enfants-de-l’arbre s’étaient égarées pour avoir voulu protéger une jeune femelle auroch pourchassée par des tigres. Les légendaires félins avaient été poussés par la famine d’un très long hiver et avaient quitté leurs terres de l’est. C’est face au vent que les deux familles aurloks en vinrent à bout.
Ne pouvant retrouver leur tribu sans abandonner la femelle, ils fondèrent une nouvelle tribu, la leur, tandis que la jeune femelle serait à l’origine du troupeau dont ils avaient la charge.

Le temps s’écoulait plus lentement maintenant que le camp avait été établi. Les troupeaux passaient quelques jours dans les collines, puis reprenaient leur marche lente vers l’ouest et ses abondants pâturages.
Une matinée, peut-être le sixième jour après notre installation, des pisteurs revinrent et partagèrent leur excitation avec la tribu. Le troupeau arrivait, notre troupeau.
Il était temps, les femelles avaient les flancs lourds et avançaient avec peine. Le vêlage était très proche.
La soirée fut longue. Il fallait demander l’aide de Waga. Tous les aurochs de la tribu se réunirent autour du chaman pour entamer les chants et les danses, puis vint le temps des contes où les anciens répétèrent l’histoire de la tribu. Enfin, les chasseurs reçurent tous une nouvelle amulette, leur indiquant le rôle qu’ils auraient à jouer dans les jours à venir. Olakol me fit l’honneur de m’en remettre une aux couleurs jaune et rouge, indiquant que je pourrai pénétrer à l’intérieur du troupeau pour rassurer les mâles. Mon pelage sombre était, à ses yeux, la garantie que j’y serais accepté.

Dès le lendemain, un groupe de chasseurs s’approcha du troupeau. Je les observai à distance se présenter aux bêtes et leur parler. Après avoir marqué quelques signes d’inquiétude, le troupeau laissa les chasseurs s’attarder en leur sein.
Je fis partie du groupe suivant, nous reproduisîmes les mêmes gestes auprès des mâles. Il me fut difficile de ne pas me laisser impressionner par leur taille et je me contentais d’aborder les plus jeunes.
Les mots de mes compagnons m’étaient inconnus, aussi ai-je utilisé les miens pour me présenter aux bêtes. Certaines, curieuses de cette nouveauté, se détournaient pour venir jusqu’à moi.

Le troisième jour, j’observai un nouveau groupe qui, cette fois, s’occupait uniquement des femelles gravides. Ils caressaient leurs museaux, leurs mains suivaient l’encolure et descendaient jusqu’au ventre pour évaluer le veau à naître. Ce groupe, uniquement constitué de guerriers aurochs, s’assit au centre du troupeau et psalmodia un doux chant qui évoquait le passage du vent dans les hautes herbes.
Ils recommencèrent le lendemain, alors que le premier groupe était avec les mâles et quelques femelles commencèrent à vêler.
Durant sept jours, nous avons recommencé le même processus. Les guerriers aurochs aidant les femelles à mettre bas, nous autres rassurant les mâles. Un groupe que je n’avais pas encore vu à l’action, des Corbeaux, veillait autour du troupeau, les javelots prêts à jaillir à la moindre menace.

Lorsque la naissance de tous les petits se fut correctement passée, une nouvelle fête en l’honneur de Waga fut organisée. Cette fois, ce furent les Loups qui organisèrent chants et danses afin de remercier leur manitou d’avoir tenu les meutes loin du troupeau.
Les anciens racontèrent l’histoire de ce taurillon qui avait tenu tête à une meute toute une nuit pour protéger les jeunes qui venaient de naître. Laissant un vieux mâle éloigner le troupeau, il avait pourchassé la meute jusqu’au pied des Atalvi Yagleya où il leur avait enfin offert sa carotide. Je me souvenais avoir vu cette scène sculptée sur l’un des totems marquant le campement.

La saison arrivait à son terme. Nous avions atteint le Wakpa Cepe et le troupeau s’élevait maintenant à soixante-trois têtes. Quelques bêtes étaient mortes au cours du voyage, victimes des chasses nocturnes des loups de Mako Sungwapa, mais les Herbes-au-vent étaient fiers de leur saison. Ils allaient laisser les bêtes traverser le fleuve et rejoindre la tribu du Chant-de-la-prairie qui les aiderait à traverser le canal de la Concorde.

Alors qu’ils me raccompagnaient vers Otsiliha, les membres de la tribu me parlèrent encore des coyotes vivant au nord de la grande forêt qui menaçaient le troupeau. Ils me parlèrent aussi des terribles lions des sables qui sortaient quelquefois de Mako Skanzi, le désert jaune, pour se jeter sur le troupeau.
Devant mon étonnement, ils m’apprirent que, trois cycles auparavant, leur propre troupeau avait failli disparaître après l’attaque d’un seul couple de lions. Plus de la moitié des bêtes avaient été laissées pour mortes, ce qui expliquait la protection intense que la tribu leur offrait. Mais avec les naissances du cycle dernier et de celui-ci, le nombre de tête était désormais suffisant pour que le troupeau se protège seul.

Quelques jours plus tard, je quittai la tribu à regret pour rejoindre mon maître Agerzam à Otsiliha. Les Herbes-au-vent repartaient vers le nord, rejoindre d’autres tribus pour un pow-wow le long du Wakpa Cepe.