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Lumière pâle #8 – Etincelles 1

Jun 21 alkemy_the_game  

– Le vieux cheikh est mort, je peux te l’assurer. J’en ai eu confirmation par deux sources différentes, dont une proche des sénateurs de la République.
Un petit sourire narquois avait éclairci subrepticement le visage de l’Almohad. Le vieux Triadique n’avait pas bronché à son tutoiement.

Celui-ci était arrivé seul, quelques jours auparavant, passager anonyme d’une piteuse gabare marchande incapable de se tenir à flots en dehors des eaux calmes du canal. Il errait tranquillement sur le port quand il avait vu débarquer le vieux Lùo seul, sans ses inséparables frères.
Il était alors retourné sans plus attendre à son échoppe et avait activé ses contacts. Quelque chose de nouveau était dans l’air et lui, Djalil ibn Almohad, devait savoir de quoi il était question.
Les informations affluaient, comme toujours, mais elles manquaient de lien et les hiérarchiser était aussi délicat qu’en retirer les fausses rumeurs.

Les Sorhnas étaient en passe de réussir leur traité. Grâce à l’aide active des cheikhs, des “bonnes volontés” avaient été recrutées à travers tout Mornea et un sentiment pacifiste et xénophile tentait de tenir le premier rôle dans chaque capitale. Les cheikhs qui traversaient la cité ne parlaient que de ça et détournaient toute discussion qui évoquait les querelles internes ou entre les peuples. Les noms d’Agerzam, le cheikh de l’ouest, et de Musafir, le cheikh du levant, revenaient sans cesse dans leurs propos et ils ne tarissaient pas d’éloges sur leur rôle conciliateur. Malheureusement pour toutes ces bonnes volontés, Agerzam avait été poignardé et Musafir ne donnait plus de nouvelles depuis qu’il avait atteint le sud de l’Empire.

Ce n’était pas le seul qui avait disparu ! Depuis le cycle précédent, Hakan passait son temps dans le désert à la recherche de l’ifrit Am’n Ayassarr ou de ses frères. Cette idée fixe ne le quittait plus et il revenait de moins en moins au bord du canal. Il faut dire que la chourta de Joyau était plus que jamais à ses trousses et que la Compagnie des Ambres souhaitait ardemment sa capture. Des chasseurs de khergars d’Acier venus lui acheter de solides cages lui avaient rapporté une étonnante nouvelle. Au cœur du Jaabal, Hakan aurait rencontré un Malikh aveugle dont il serait devenu le disciple.

Les informations en provenance d’Avalon ou de l’Empire se raréfiaient. Les Avaloniens avaient pratiquement cessé tout négoce le long du canal et les herbes qu’ils vendaient commençaient à faire défaut aux alchimistes de Crépuscule. Plus rien ne semblait pouvoir pousser correctement à l’ombre de l’arbre vampire, c’est ce que prétendaient les rares marchands qui arrivaient à Crépuscule.
Les récoltes le long du canal étaient également très médiocres. Depuis le début du cycle, la vermine et les insectes s’étaient multipliés à tel point que seules les cultures sur les toits-terrasses avaient donné des résultats.
Quant aux Triadiques, ils n’utilisaient plus leurs harpies pour porter leurs messages et préféraient s’en remettre à des courriers professionnels aurloks. Les Koga n’usurpaient pas leur réputation de silence et aucun renseignement ne pouvait leur être soutiré. « Ravitaillé par les Koga » était devenu une sentence très populaire.

Il devenait même difficile de se procurer des informations en provenance des cités-ports du nord. Les guildes de manœuvriers, éclusiers, terrassiers ou maçons, s’étaient multipliées et menaçaient les Crocs et tenaient les clans par leur puissance naissante. La Confrérie des Libres-Maçons, par exemple, avait réussi à s’opposer à la puissante Guilde de l’Once pour rebâtir les quartiers populaires de Joyau.
Impossible de savoir qui dirigeait cette confrérie d’ailleurs. L’ancien bagnard que Djalil avait tenté d’y faire pénétrer n’était jamais réapparu.

– Djeliya, petit, porte-nous donc des boissons fraîches !
Le jeune Khaliman s’éloigna et s’affaira un instant autour d’une source domestique. Lùo observait son collier :
– Vous trouvez encore de l’intérêt à la pratique de l’esclavage ? demanda-t-il en insistant sur le pronom. N’est-il pas plus efficace d’obtenir l’obéissance par d’autres moyens plus… insidieux ?
– Ce n’est pas un esclave, un serviteur constant tout au plus.
Djalil restait sur la défensive. Il n’avait pas été inquiété depuis qu’il avait repris cette armurerie, mais la réputation des oncles Lùo laissait entendre que rien ne devait être pris à la légère avec eux.
– Ne jouons pas avec les mots. Et vous lui avez coupé la queue ?
– Lorsqu’il est venu à mon service, il portait déjà ce stigmate. La suite d’une gelure ai-je cru comprendre.
– Ce vieil hypocrite est donc mort… Voilà qui va arranger les affaires de votre maître le sénateur.

Djalil croisa la regard du vieux Triadique. La sentiment de supériorité qu’il avait éprouvé, il y a encore quelques instants, venait de s’effacer irrémédiablement. Mais qui étaient donc ces Lùo ?
On lui avait raconté de nombreuses légendes à leur sujet et il avait bien voulu prêter foi à quelques unes. Mais que l’un d’eux puisse connaître l’identité de son maître était tout à fait inconcevable. Il ne pouvait s’agir que d’un coup de bluff.
Djalil en était à regretter de l’avoir convié lorsqu’il reprit la parole.
– J’ai ici quelque chose pour vous, dit-il en tendant sa main vers son sac de toile.

Le jeune Khaliman déposa un plateau où la transparence de deux verres ciselés laissait voir un nager un quartier d’orange.
Djalil prit l’un des verres pour masquer son trouble et attendit.
Lùo déposa soigneusement un tissu de soie replié sur le plateau et fit un geste à son interlocuteur. Il fallut peu de temps pour révéler la main qu’il contenait. Une main de Khaliman, un Malik à qui il manquait une phalange du majeur. La coupure au niveau du poignet n’avait conservé qu’une partie d’un tatouage rouge, deux pinces.

Djalil déglutit avant de reprendre la parole.
– Que signifie ceci ?
– Il me semble que vous possédez la phalange manquante ?
– Que je possède… ? Que voulez-vous dire ?
Lùo n’eut aucun sourire pour marquer le retour du vouvoiement dans les propos de Djalil. D’un geste, il saisit la main de son interlocuteur et abaissa son tantô.
– Je crois que je vais la garder un petit moment, dit-il d’une voix douce, pour vous rappeler quelques règles de politesse le temps que vous m’accompagniez jusqu’à Otsiliha.

Le regard de l’Almohad allait de son doigt amputé à la phalange que le vieux Triadique tenait entre ses doigts. Il ne comprenait pas ce qui s’était passé.
Il avait ouvert ce paquet avec la main du bagnard qu’il avait envoyé entrer dans la confrérie des Libres-maçons et puis… maintenant, c’est le vieux Lùo qui possédait sa phalange.
Djalil leva les yeux vers lui et les rabaissa aussitôt. Il avait peur, réellement peur.
– Petit, souhaites-tu voyager avec nous ?