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Lumière pâle #7 – Soleil

Jun 07 alkemy_the_game  


– Oncle ?
– Laisse la danser sur ta peau. Elles doivent autant s’habituer à vous que vous à elles.
– Mais…
– Tu sais désormais que ton corps ne t’appartient pas et qu’il n’est que le réceptacle de la volonté qui t’anime. Recherche sa voix en toi comme tu l’as appris.

Le corps desséché des deux yanpin’ ne pouvait éviter les tressaillements que provoquaient les pattes des chilipodes. Elles sortaient rapidement, ne restant que quelques secondes à la lumière, et repassaient sous les plis des légers tissus, déclenchant à chaque fois des contractions musculaires incontrôlées.

– Lorsqu’elles seront habituées à vous, lorsque la nuit sera venue, nous reprendrons notre marche.

Ils n’avaient pas réellement changé, mais leurs corps s’était comme parcheminé, leurs muscles s’étaient rétractés et avaient durci. Leurs yeux, surtout, ne montraient plus l’inquiétude qu’on pouvait y lire il y a encore une sélène. Leurs yeux ne montraient plus aucune trace de vie.

– Oncle ?
– Elle ne danse plus, elle te goûte.

Depuis leur mort dans les Jaabal Ifrit, ils étaient devenus très curieux et posaient des questions sur tout ce qui les entourait. Ils devraient avoir obtenu assez de réponses avant d’atteindre la cité. S’il fallait pour cela faire un nouveau détour, Lùo savait par quel wadi les faire voyager. Mais il sentait que les questions commençaient à se tarir.
Il sentait aussi que les deux yanpin’ avaient commencé à partager les mêmes pensées. Ou plutôt, qu’ils commençaient à penser les mêmes choses au même moment.
Il était temps qu’ils soient accompagnés chacun d’une chilipode. Celles-ci sauraient sentir leur rythme cardiaque et les piquer si le besoin s’en faisait sentir. Mais il n’était pas temps de leur expliquer cela.

– … ?
– Oui, tu dois la goûter toi aussi.

Thébus était bas sur l’horizon, sa lumière décroissait maintenant très vite et il ne tarderait pas à disparaître totalement derrière les reliefs des montagnes. Les chilipodes l’avaient également senti et sortaient plus fréquemment, s’attardant sur les visages et les longues moustaches des yanpin’. Lùo attendait maintenant qu’elles trouvent leur place sur la nuque de leur porteur, sous les cheveux, au seuil de l’encolure.
L’expérience avait été longue mais bénéfique. On ne décelait plus de crispation quand les pattes ou les antennes tâtaient la peau. Ils allaient pouvoir partir directement vers la cité. Lùo avait encore des informations à leur fournir avant de les y laisser pour retrouver ses frères.

Quelque chose s’était mal passé.
Des nouvelles auraient dû lui parvenir, même indirectement.
Il lui faudrait passer plus de temps que prévu dans la cité et s’y exposer au delà de la prudence pour obtenir les réponses à ses muettes interrogations.

Hannah ne se lèverait pas cette nuit, les étoiles brillaient de toute leur force dans un ciel sans nuage.
La chaleur de la journée irradiait encore du sol pierreux quand ils se mirent en route. La constellation du Pélican curieux leur indiquait la direction.
Lùo n’aimait pas cette constellation. Cet oiseau avait presque failli leur faire rater leur coup sur le canal. La réussite n’avait tenu qu’à l’intervention, in extremis, d’un vol de criquets qui leur permis d’échapper aux regards inquisiteurs des gardes.
Il n’aimait pas avoir aujourd’hui à suivre cet oiseau pour s’approcher à nouveau du canal et de Joyau. Les yanpin’, muets, le suivaient ; plus rien ne laissait voir qu’ils accueillaient une chilipode. Elles restaient immobiles et, surtout, invisibles dans leur nuque.

Lorsque les premiers rayons de Thébus percèrent l’horizon, Lùo et les deux yanpin’ s’assirent en tailleur et fermèrent les yeux.
Après quelques instants, certainement attirés par l’humidité que dégageait leur corps ou l’ombre qu’ils projetaient, quelques araignées blanches, maigres et filiformes, firent trotter leurs longues pattes sur les trois corps immobiles.
La chaleur commençait à se faire sentir, quelques sombres scarabées s’installèrent également sur les trois hommes. Petit à petit, les insectes et tous les rampants sortirent, s’en approchèrent et s’y posèrent. En une heure, ils furent entièrement recouverts d’une faune mouvante et crissante.

Au plus fort de la journée, les mouvements s’étaient arrêtés. Rien ne bougeait, le temps semblait suspendu sous la chaleur de l’Asfar. L’air lui-même, trop lourd, avait cessé de jouer avec les images aquatiques.
Les insectes desséchés tombaient un à un et roulaient au pied de leur monticule, élytres grillées, pattes recroquevillées. D’autres venaient prendre leur place, si bien que le sol autour des trois hommes se tapissait de cadavres sans que leur vivante enveloppe ne se réduise.

« Tes frères se taisent toujours… restés trop longtemps sous les halliers.
Tu dois être plus rapide… ne pas t’attarder… rejoindre la plaine silencieuse.
Les sosies entendent mon écho… écoutent… suivent… obéissent.
Les verrues du tube bougent… se préparent… réagissent… les attendent.
Je les guiderai… conduirai… élèverai.
Tout va être brassé.
Un nouveau-né vient d’ouvrir les oreilles.
Il est des tiens… des hommes.
Dans les plaines rouges.
Leur traité ne doit pas être.
Le nouveau-né les accompagnera mais… trop jeune… trop incomplet.
Ne t’attarde pas… presse le pas…
Mène-les à la verrue Joyau. »

Au fil des longues heures, les monticules avaient perdu un peu de leur hauteur, se tassant sur eux-mêmes ou s’enfonçant légèrement. Mais peut-être n’était-ce qu’un effet visuel dû à l’amoncellement de chitine autour d’eux.

Comme ils étaient arrivés, les rampants repartirent un à un, rendant lentement les corps des trois hommes au désert dont ils les avaient extraits.
Thébus disparu derrière les lointaines montagnes alors qu’ils n’avaient pas encore ouvert les yeux.
Un corps s’affala au sol. La tête tomba sur le côté et les lèvres s’entrouvrirent. Une fine inspiration se fit entendre, comme un souffle dans un roseau sec et les paupières se fendirent sur un regard blanc.

« N’attends pas… réveille-les… vas. »

Ils voyagèrent à pas lents, dédaignant l’abri d’un temple oublié que les sables n’avaient pas entièrement recouvert, poussés par la voix qui portait leurs pas.

La silhouette de la cité se dessinait dans le ciel nocturne, mais c’était surtout le bruit de l’eau du grand canal qui les guidait. Son clapotement était porté par le silence de la nuit. Ils avaient encore plus d’une heure avant que Joyau s’éveille et Lùo comptait bien en profiter.

Les baraquements de mauvaises planches installés entre la cité et le désert ne tarderaient plus à atteindre la limite des terres octroyées par les Aurloks. Pourtant, ce quartier n’était pas encore officiellement reconnu par le Commissaire Priseur. Aucun juriste n’en avait la charge et les trafics en tous genres y avaient fleuri jusqu’à ce que les oncles Lùo en prennent le contrôle.

Ils avaient été mandatés par le Céleste de la Lune Blafarde. Un ancêtre de la famille Leng s’était rendu jusqu’à leur nōka pour le leur signifier. La méfiance de son clan envers les triplés s’était émoussée avec le passage des cycles, mais la réticence se percevait encore dans ses gestes et son visage crispé. Les Célestes avaient simplement officialisé ce qui était imminent.
Les Lùo avaient, par leurs divers procédés habituels, placés leurs affidés à la tête des ligues et regroupements locaux. A leur façon anonyme et discrète, ils avaient pris la main sur le quartier sans que quiconque le remarque. Ce n’était que le hasard du recoupement de deux informations contradictoires qui attira l’attention d’un informateur avisé de la Lune Blafarde.
L’homme y gagna une charge de jade dont il ne put profiter.
Les oncles y perdirent leur anonymat, mais se débarrassèrent d’un espion un peu trop habile.

Ils glissèrent entre cahutes et remises sans déranger les chiens errants. Malgré les réarrangements récents, Lùo se repérait facilement et avançait avec assurance. Il filait droit vers une grande cabane aveugle, coincée entre des baraquements de guingois.
Les deux yanpin’ le suivirent à l’intérieur sans poser de question.

Lùo passa les deux heures qui suivirent à expliquer leur rôle aux yanpin’. Ils devraient tenir leur rôle d’oncle auprès des zhǎng et le maintenir sans sa présence. Ils devraient s’abstenir de rencontrer leurs hommes et, si cela ne pouvait être évité, faire disparaître les témoins. Ils ne devaient déléguer de rôle à personne et, si un zhǎng venait à mourir, confier sa tâche à l’un des autres. Dès que les zhǎng seraient nommés, ils devraient se séparer et les accompagner dans les cités-ports concordiennes.
Sans poser de questions superflues, les deux yanpin’ écoutèrent les consignes exposées par Lùo durant ces deux longues heures. Ils hochaient la tête à mesure qu’ils comprenaient leur rôle et commençaient à percevoir le réseau des Libres Maçons.
Lùo s’abstint de leur parler du rôle des chilipodes.

La porte s’ouvrit et ils virent dans la lumière du jour déjà commencé l’ombre d’une tête.
L’homme entra et s’assit à l’extérieur du large cercle tracé dans la poussière du sol. Il fut suivi par de nombreux autres. Il n’était pas encore midi que la circonférence du cercle était redessinée d’hommes silencieux assis épaule contre épaule.

– Les zhǎng seront sept, annonça Lùo en faisant un signe de la main.
Le dernier homme entré repassa la porte et l’on entendit à l’extérieur le poids d’un madrier la bloquer.

Sans qu’aucun homme ne parle ni ne pénètre à l’intérieur du cercle, les équipes se formèrent.
Les yanpin’ virent des alliances se faire et se défaire au gré de simples regards, des hommes mourir sans perdre de sang et d’autres se noyer dans le leur. Un malheureux participant franchit le cercle et couru vers l’un d’eux, son troisième pas fut aussi son dernier.
Ils virent des vieillards sauter par dessus les têtes de montagnes de muscles qui virevoltaient. L’air était saturé du parfum du sel bahar, la drogue se dissipait dans les respirations et les performances de combat des hommes redevenaient normales.
Les yanpin’ les virent ralentir et s’affaisser et le nombre de participants se réduire à moins d’une vingtaine.

Les deux équipes ainsi formées se faisaient face, huit d’un côté, neuf de l’autre. Parmi les survivants se trouvaient des hommes de toutes tailles et gabarits, aucun ne portait de blessure, très peu étaient essoufflés.
Dans le silence, Lùo et les yanpin’ se levèrent et se dirigèrent vers la porte qui s’ouvrit, laissant s’infiltrer un peu d’air chaud.

Clignant des yeux sous la lumière vive, les deux groupes suivirent le portier vers une vaste cour. Six murghis grattaient la terre battue à la recherche de quelque graine déposée par le hasard. Sur leur dos déplumé, les volatiles arboraient un double symbole, différent pour chacun d’eux.
Les hommes se placèrent de part et d’autre de l’aire et le combat repris.

Quelques minutes plus tard, les huit vainqueurs vinrent saluer les oncles. Le portier s’avança et rejoint le groupe, il portait dans ses mains le jian d’un oncle. La lame vola et deux hommes tombèrent. Le portier s’inclina devant les oncles, leur tendit l’arme avec déférence. La lame, posée sur sa main gauche, était vierge de toute trace de sang.
Lùo reprit son arme et le portier se plaça dans le groupe.

Les sept zhǎng étaient choisis. Aucun ne s’étonna que leur nombre était supérieur aux cités-ports du canal.
Lùo s’éloigna rapidement, il avait une missive à envoyer à Thi Zhe, du clan Wanli.